Par le Chercheur Doctorant WEMBO DJUNGA Jacques

WEMBO DJUNGA Jacques,est Master en Gestion des Hôpitaux et Doctorant en Santé Publique. Marié et père de 7 enfants. Enseignant chargé des cours à l’ISETM VIRUNGA et à l’ISTM NI. Il est Administrateur Gestionnaire des Zones de Santé Successivement de MUTWANGA, BENI et KATWA ; Administrateur de district sanitaire de BENI ; Conseiller technique du ministre de la Santé (Pendant la rébellion RCD KML) ; Coordonnateur Provincial du Programme National de Promotion de la Médecine traditionnelle Nord Kivu ; Inspecteur Administratif et financier à l’Inspection Provinciale de Santé du Nord Kivu ; un Cadre à la division provinciale de la santé et Directeur Administratif et financier au Programme National de la transfusion sanguine.
RESUME
Cette étude explore la collaboration entre la médecine traditionnelle et la médecine moderne dans la zone de santé de Karisimbi, en République Démocratique du Congo. Bien que la médecine traditionnelle ait été reconnue depuis 2002, son intégration au système de santé reste limitée, et la coopération avec la médecine moderne est insuffisante. L’étude révèle que 38 % des tradipraticiens reçoivent des patients envoyés par des agents de santé modernes, et 69 % des agents de santé modernes collaborent avec eux, principalement pour des soins complémentaires. Cependant, plusieurs obstacles freinent cette collaboration, notamment un manque de reconnaissance officielle de la médecine traditionnelle, une méfiance réciproque, et l’absence de formation des professionnels de santé sur la médecine traditionnelle. Les tradipraticiens manquent également de structures de régulation, et les agents de santé modernes doutent de l’efficacité des traitements traditionnels, faute de preuves scientifiques. En outre, un manque de ressources financières et de moyens pour structurer la médecine traditionnelle complique encore cette coopération.
Pour améliorer cette collaboration, l’étude recommande de renforcer la reconnaissance mutuelle entre les deux pratiques, d’offrir une meilleure formation sur la médecine traditionnelle aux professionnels de santé, et de mettre en place des structures de régulation adaptées. Une telle démarche permettrait une intégration plus efficace de la médecine traditionnelle dans le système de santé, en tirant parti des forces des deux systèmes pour améliorer la santé de la population.
Mots clés : médecine traditionnelle, collaboration, médecine moderne.
- INTRODUCTION
- ÉTAT DE LA QUESTION
La médecine traditionnelle dans le monde actuellement est en évolution perpétuelle. Mais la littérature scientifique sur la collaboration entre la médecine traditionnelle et moderne est abondante, bien que la question soit peu explorée en RDC. Un exemple pertinent de cette collaboration a été étudié en 2007 par COULIBALY dans le cadre d’une thèse de doctorat portant sur la région du Sud Bandama en Côte d’Ivoire. Toutefois, cette étude ne s’est pas penchée sur les causes de la faible collaboration, ce qui constitue une lacune que nous comptons combler. De plus, le système sanitaire ivoirien diffère de celui de la RDC, ce qui rend notre approche originale et contextuellement adaptée.
Il est à noter qu’aucune publication scientifique en RDC ne traite spécifiquement de la collaboration entre la médecine traditionnelle et moderne, ce qui justifie pleinement l’intérêt et l’originalité de notre recherche.
2. PROBLÉMATIQUE
Jusqu’au 19ème siècle, les systèmes de santé étaient propres à chaque pays et reposaient sur des savoirs empiriques, souvent influencés par des croyances culturelles et historiques. L’apparition de la médecine moderne (MM) en Europe au 19ème siècle, et sa diffusion à l’échelle mondiale, a progressivement remplacé ces systèmes traditionnels. Au 20ème siècle, la médecine moderne est devenue de plus en plus sophistiquée, automatisée et coûteuse, imposant la science à tous les niveaux de la santé. Cependant, l’accès à cette médecine reste inégal, en particulier pour les populations défavorisées des pays en développement.
Face à cette réalité, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), depuis plus de 30 ans, a souligné que la médecine traditionnelle pourrait être une solution pour atteindre l’objectif de « santé pour tous », particulièrement dans les pays pauvres ou en développement. Ce constat a été formulé lors de la conférence d’Alma-Ata, en raison des coûts moins élevés et de la proximité géographique des soins traditionnels dans ces régions. L’OMS a ainsi lancé la « Stratégie de l’OMS pour la médecine traditionnelle 2002-2005 », visant à promouvoir cette médecine non seulement dans les pays en développement, mais aussi dans les pays industrialisés.
Dans des pays comme la Chine et plusieurs nations d’Amérique latine, la médecine traditionnelle et moderne sont désormais pratiquées de manière parallèle et complémentaire. En Afrique, longtemps marginalisée, voire persécutée, la médecine traditionnelle connaît un renouveau ces vingt dernières années, répondant aux besoins de santé de plus de 80 % de la population.
En République Démocratique du Congo (RDC), la médecine traditionnelle a traversé des périodes de répression, notamment pendant la colonisation, où elle était assimilée à la sorcellerie. Après l’indépendance, bien que tolérée dans certaines zones rurales, elle a été souvent rejetée en milieu urbain. Cependant, grâce aux efforts de l’OMS et de l’Union Africaine, la médecine traditionnelle commence à être reconnue à sa juste valeur. En 2002, un arrêté ministériel a officiellement reconnu la médecine traditionnelle en RDC, et un Programme National de Promotion de la Médecine Traditionnelle (PNPMT) a été créé au sein du Ministère de la Santé.
Cependant, vingt-trois ans après cette reconnaissance officielle, il reste à évaluer l’intégration réelle de la médecine traditionnelle dans le système de santé national. En particulier, la collaboration entre les tradipraticiens et les praticiens de la médecine moderne dans certaines zones de santé, comme celle de Karisimbi, demeure insuffisante et nécessite une étude approfondie.
La question principale qui sous-tend cette étude est la suivante : Existe-t-il une collaboration entre la médecine traditionnelle et la médecine moderne dans la zone de santé de Karisimbi ? Si non, quelles en sont les raisons ?
3. HYPOTHÈSES
Les hypothèses suivantes ont été formulées en réponse à la question principale de notre étude :
Il existe une collaboration faible entre la médecine traditionnelle et la médecine moderne dans la zone de santé de Karisimbi. Toutefois, on peut remarquer : la non-considération des tradipraticiens par les agents de santé modernes, en raison de leur niveau d’études perçu comme insuffisant ; le scepticisme des agents de santé modernes vis-à-vis du mode d’acquisition de la médecine traditionnelle, jugé peu scientifique, l’afflux massif de patients chez les tradipraticiens, ce qui réduit le recours aux soins modernes dans la zone de santé ; l’absence de reconnaissance des limites respectives des praticiens des deux médecines, caractérisée par un faible système de transfert de patients ; le refus des tradipraticiens de partager leur savoir avec la médecine moderne, ainsi que l’utilisation de médicaments traditionnels jugés douteux et l’anarchie dans l’exercice de la médecine traditionnelle, ce qui compromet son intégration dans le système de santé formel.
4. OBJECTIF DU TRAVAIL
L’objectif principal de cette étude est de décrire les deux systèmes de santé – moderne et traditionnel – et d’évaluer leur niveau de collaboration dans la zone de santé de Karisimbi, à travers les points de vue des tradipraticiens et des praticiens de la médecine moderne.
L’objectif secondaire est d’identifier les obstacles à une collaboration plus étroite entre les deux systèmes de soins, afin de formuler des recommandations visant à améliorer cette coopération.
5. CHOIX ET INTÉRÊT DU SUJET
Ce travail s’inscrit dans la volonté de démontrer qu’une collaboration efficace entre la médecine traditionnelle et moderne peut améliorer l’état de santé des populations, en tirant parti des savoirs ancestraux tout en intégrant les avancées scientifiques de la médecine moderne. En tant que coordonnateur provincial honoraire du Programme National de Promotion de la Médecine Traditionnelle au Nord-Kivu, je suis particulièrement intéressé à comprendre les raisons profondes de la réticence des praticiens modernes envers la médecine traditionnelle, malgré leur objectif commun d’apporter des soins de qualité aux patients.
6. Méthodologique
Le cadre méthodologique de cette étude se divise en trois phases successives : une phase exploratoire, une phase de collecte des données, et enfin une phase de traitement des données.
1. Phase Exploratoire
Cette phase préparatoire a permis de poser les bases théoriques et pratiques de l’étude. Elle a comporté plusieurs étapes :
- Recherche documentaire : Cette étape a permis de constituer un socle théorique solide en consultant diverses bibliothèques et ressources académiques, notamment à l’Université de Kinshasa, à l’Université Catholique de Graben, et à d’autres institutions locales. Les recherches ont porté sur la médecine traditionnelle et la collaboration entre les deux systèmes de santé.
- Entretiens exploratoires : Des entretiens non directifs ont été menés avec des experts et des personnes ayant une connaissance approfondie de la médecine traditionnelle. Ces entretiens ont permis d’identifier les enjeux et les difficultés de la collaboration entre la médecine traditionnelle et moderne dans la zone de santé de Karisimbi.
- Pré-enquête exploratoire : Cette étape a consisté à établir un premier contact avec le terrain, permettant d’affiner les orientations de l’étude en fonction des réalités locales.
2. Phase de Collecte des Données
La phase suivante a été centrée sur la collecte des données. Elle a impliqué les étapes suivantes :
- Groupes cibles : Deux groupes cibles ont été sélectionnés pour l’étude : les tradipraticiens (68 personnes) et les agents de santé moderne (16 infirmiers titulaires dans les Centres de Santé de la zone). Ces deux groupes ont été choisis pour recueillir des perspectives diverses sur la question de la collaboration entre les deux systèmes de santé.
- Nature de l’étude : L’étude est descriptive et s’appuie sur une approche quantitative par le biais de questionnaires. La technique de collecte choisie, le questionnaire, a été jugée la plus appropriée pour collecter des données de manière rapide et économique.
- Outils de collecte des données : Un questionnaire structuré a été conçu pour recueillir des informations sur les caractéristiques sociodémographiques, les activités, et les pratiques de collaboration des deux groupes cibles.
- Test des questionnaires : Un test pilote a été effectué sur quatre tradipraticiens et trois infirmiers titulaires pour vérifier la faisabilité du questionnaire et son acceptabilité.
- Distribution des questionnaires : Les questionnaires ont été distribués à l’ensemble des tradipraticiens reconnus et des infirmiers titulaires de la zone de santé de Karisimbi, qui constituaient les critères d’inclusion de l’étude.
3. Traitement des Données
Cette phase sera consacrée à l’analyse et au traitement des données collectées à partir des questionnaires, afin de répondre aux objectifs de l’étude et de tester les hypothèses.
En résumé, la méthodologie adoptée combine plusieurs approches pour assurer une collecte complète et diversifiée des données, permettant ainsi d’évaluer de manière approfondie la collaboration entre la médecine traditionnelle et moderne dans la zone de santé de Karisimbi. Les outils de collecte, principalement les questionnaires, ont été choisis pour leur efficacité et leur capacité à atteindre un large éventail de répondants.
- PRESENTATION DES RESULTATS
Dans ce chapitre, nous présenterons les résultats obtenus au cours de notre enquête, en abordant d’abord les réponses des tradipraticiens, suivies de celles des agents de santé moderne.
II.1. Les Tradipraticiens
II.1.1. Caractéristiques Sociodémographiques
L’échantillon des tradipraticiens était composé de 68 individus. La répartition par sexe était la suivante : 79% d’hommes et 21% de femmes. Tous les tradipraticiens étaient de nationalité congolaise. Le niveau d’études des tradipraticiens variait considérablement en fonction du sexe, avec un niveau d’études plus élevé chez les hommes que chez les femmes. Une majorité des tradipraticiens (65%) se déclaraient chrétiens, tandis que d’autres appartenaient à d’autres confessions religieuses, dont les musulmans (3%), les animistes (21%) et ceux des églises de réveil (9%).
Tableau 1 : Répartition des tradipraticiens selon leur niveau d’études
| Sexe | Aucun (%) | Primaire (%) | Secondaire (%) | Supérieur (%) | Total (%) |
| Hommes | 6 (43%) | 2 (14%) | 4 (29%) | 2 (14%) | 14 (100%) |
| Femmes | 12 (22%) | 12 (22%) | 26 (48%) | 4 (8%) | 54 (100%) |
| Total | 18 (26%) | 14 (21%) | 30 (44%) | 6 (9%) | 68 (100%) |
Tableau 2 : Appartenance religieuse des tradipraticiens
| Religion | Nombre | Pourcentage (%) |
| Catholique | 26 | 38% |
| Protestante | 18 | 26% |
| Musulmane | 2 | 3% |
| Animiste | 14 | 21% |
| Eglise de réveil | 6 | 9% |
| Autre | 2 | 3% |
| Total | 68 | 100% |
III.1.2. Activité des Tradipraticiens
III.1.2.1. La formation initiale des tradipraticiens
Parmi les tradipraticiens, 38% ont déclaré avoir acquis leurs savoirs par révélation. Le reste des connaissances a été transmis par des maîtres traditionnels (24%) ou à travers des écoles de médecine traditionnelle (18%).
Tableau 3 : Mode de transmission des savoirs traditionnels
| Mode de transmission | Nombre |
| Transmission d’un maître | 24 |
| Révélation | 26 |
| École de médecine traditionnelle | 18 |
II.1.2.2. Les compétences des tradipraticiens
Les tradipraticiens se spécialisaient principalement en herboristerie (51%), en accouchement traditionnel (12%), en phytothérapie (30%) et en naturaliste (5%). Une minorité pratiquait d’autres activités professionnelles, telles que l’agriculture, le commerce, ou l’évangélisation.
II.1.2.3. Les méthodes diagnostiques des tradipraticiens
Tous les tradipraticiens interrogeaient leurs patients. Une majorité (70%) procédait également à un examen physique. D’autres utilisaient des méthodes métaphysiques, telles que les incantations, rituels et l’intervention des esprits (10%). Une minorité de tradipraticiens envoyait leurs patients dans des centres de santé pour obtenir un diagnostic complémentaire (20%).
II.1.2.4. Les méthodes thérapeutiques des tradipraticiens
Les tradipraticiens utilisaient principalement des plantes médicinales (feuilles, racines, écorces, etc.), des parties d’animaux et des minéraux. Les plantes étaient préparées par macération, décoction ou infusion, et administrées par voie orale, rectale, vaginale, cutanée, etc.
II.1.2.5. Les consultations
Une majorité de tradipraticiens (73%) recevaient moins de cinq patients par jour. La consultation était gratuite pour 18% des tradipraticiens, et les traitements étaient généralement payants, parfois en plusieurs tranches.
Figure 1 : Répartition des tradipraticiens selon le nombre de malades reçus par jour
- Moins de 5 patients : 73%
- 6 à 10 patients : 21%
- 11 à 15 patients : 3%
- 16 patients et plus : 3%
Figure 2 : Moyenne des cas reçus par les tradipraticiens
- 73% des tradipraticiens reçoivent en moyenne 5 patients ou moins par jour.
II.1.2.6. La formation en soins de santé primaires
26% des tradipraticiens ont suivi une formation dans des domaines tels que la parasitologie, l’anatomie, le paludisme, ou la déontologie.
II.1.3. Relations avec la Médecine Moderne
II.1.3.1. Patients adressés par des agents de santé moderne
38% des tradipraticiens ont déclaré recevoir des patients envoyés par des agents de santé moderne, principalement pour un complément thérapeutique.
II.1.3.2. Patients adressés aux Centres de santé
59% des tradipraticiens adressaient leurs patients vers des centres de santé, notamment pour les cas graves ou lorsque leurs traitements traditionnels échouaient.
II.1.3.3. Mise des savoirs traditionnels à la disposition de la science
35% des tradipraticiens étaient ouverts à l’idée de mettre leurs savoirs à la disposition de la science, mais à condition que leurs recettes soient protégées et brevetées.
II.1.3.4. Obstacles à la collaboration entre les deux médecines
Les tradipraticiens ont souligné plusieurs obstacles à la collaboration avec la médecine moderne :
- Cadre réglementaire inadéquat : Les textes existent, mais leur application reste problématique.
- Intolérance et méfiance du personnel de santé moderne : Manque de respect et de considération envers les tradipraticiens.
- Manque de moyens financiers pour promouvoir la médecine traditionnelle et assurer la qualité des soins.
- Anarchie dans l’exercice de la médecine traditionnelle, avec des pratiques non régulées et parfois frauduleuses.
II.2. Les Agents de Santé Moderne
II.2.1. Caractéristiques Sociodémographiques
Tous les agents de santé moderne interrogés étaient congolais, avec une majorité ayant une ancienneté professionnelle moyenne de 19,44 ans. L’échantillon comprenait 5 licenciés en santé publique, 7 infirmiers de niveau A1, et 4 infirmiers de niveau A2.
II.2.2. Relations avec la Médecine Traditionnelle
56% des agents de santé moderne ont déjà eu recours aux thérapies traditionnelles, principalement pour traiter des intoxications (karuo).
69% des agents de santé ont déclaré avoir collaboré avec des tradipraticiens, principalement pour un complément thérapeutique. Les pathologies courantes adressées aux tradipraticiens comprenaient l’empoisonnement, l’impuissance sexuelle et l’épilepsie.
De même, 63% des agents de santé avaient déjà reçu des patients adressés par des tradipraticiens, souvent après un échec thérapeutique.
II.2.3. Obstacles à la Collaboration
Les agents de santé moderne ont identifié plusieurs obstacles à la collaboration :
- Manque d’organisation du secteur de la médecine traditionnelle : Absence de suivi et d’encadrement des tradipraticiens par les autorités publiques.
- Absence de preuves scientifiques concernant l’efficacité des traitements traditionnels.
- Anarchie dans l’exercice : Pratiques non structurées et parfois dangereuses.
- Méconnaissance de la médecine traditionnelle par les agents de santé moderne, souvent perçue avec mépris.
- Manque de moyens financiers pour évaluer et promouvoir les traitements traditionnels.
- DISCUSSIONS ET COMMENTAIRES
Dans ce chapitre, nous analyserons et discuterons les résultats de l’enquête, en trois sections principales : d’abord, les données relatives aux tradipraticiens ; ensuite, celles concernant les agents de santé moderne ; et enfin, les obstacles à la collaboration entre les deux pratiques.
III.1. DONNÉES RELATIVES AUX TRADIPRATICIENS
L’enquête a révélé que la majorité des tradipraticiens exerçant dans la Zone de Santé de Karisimbi sont instruits, avec 53 % d’entre eux ayant atteint un niveau d’éducation supérieur à l’enseignement primaire. Cette proportion d’instruits met en évidence que la collaboration entre les tradipraticiens et les agents de santé moderne ne devrait pas poser de problème majeur sur ce plan. En effet, la médecine traditionnelle dans cette zone est pratiquée par des individus ayant des compétences scolaires variées, dont certains exercent même d’autres professions telles que l’agriculture, l’évangélisation, le commerce ou même la profession infirmière. Ce constat infirme l’idée selon laquelle la majorité des tradipraticiens seraient analphabètes, comme le prétendent certains agents de santé moderne.
En ce qui concerne la qualification des tradipraticiens, 50 % d’entre eux sont des herboristes (vendeurs de plantes médicinales) tandis que 30 % sont des phytothérapeutes, qualifiés pour dispenser des soins à l’aide de plantes médicinales, substances ou drogues végétales. Ces praticiens interviennent dans des domaines divers, allant de la chirurgie (fractures, luxations) à la dermatologie (éruptions et ulcérations cutanées), en passant par la gynécologie (stérilité, accouchements difficiles, dysménorrhées) et la neurologie.
Concernant la fréquentation des consultations, 73 % des tradipraticiens reçoivent moins de cinq patients par jour, avec des coûts de consultation variant entre gratuits et un dollar. Cela réfute l’idée d’un afflux massif de patients vers les tradipraticiens, comme le supposent certains agents de santé moderne.
Quant à la collaboration avec la médecine moderne, 38 % des tradipraticiens ont rapporté recevoir des patients envoyés par des agents de santé moderne, souvent pour un complément thérapeutique. Les pathologies les plus courantes dans ces cas étaient l’empoisonnement (karuo), l’impuissance sexuelle, l’épilepsie, les fractures et certaines pathologies non reconnues par la médecine moderne (mandahima, mpese). Ce constat montre que les tradipraticiens et les praticiens modernes reconnaissent mutuellement les limites de leurs approches et s’accordent parfois des transferts de patients pour optimiser la prise en charge.
Certains tradipraticiens (59 %) adressent également leurs patients à des structures de santé moderne, notamment pour des cas graves ou dans le cadre de prises en charge mixtes. Par exemple, les rebouteurs orientent leurs patients vers des médecins modernes pour recevoir des sérums antitétaniques ou des antibiotiques, ou encore après un traitement de la diarrhée post-karuo. Cependant, 41 % des tradipraticiens affirment ne jamais référer leurs patients vers la médecine moderne, citant des raisons comme l’efficacité de leurs traitements, l’idée que certaines maladies ne se soignent pas à l’hôpital, ou encore le fait que certains patients arrivent déjà avec un traitement hospitalier.
Concernant le mode d’acquisition des savoirs traditionnels, 38 % des tradipraticiens ont acquis leurs connaissances par révélation, un mode d’apprentissage qui reste souvent mal compris et perçu comme mystique. Cette approche contraste avec la formation académique scientifique des agents de santé moderne et peut expliquer une certaine méfiance entre les deux pratiques.
III.2. DONNÉES RELATIVES AUX AGENTS DE SANTÉ MODERNE
Parmi les praticiens modernes, les infirmiers représentent la majorité, ce qui est logique, étant donné qu’en République Démocratique du Congo, la gestion des aires de santé incombe principalement à ces professionnels. L’enquête a montré que 69 % des agents de santé moderne collaborent avec les tradipraticiens, en adressant certains patients à ces derniers (69 %) ou en recevant des patients envoyés par les tradipraticiens (63 %). Par ailleurs, environ 56 % des agents de santé moderne ont eux-mêmes recouru à la médecine traditionnelle, particulièrement pour traiter des cas d’empoisonnement (karuo). Cela témoigne d’une pratique relativement favorable envers la médecine traditionnelle, bien que celle-ci soit généralement perçue comme complémentaire à la médecine moderne.
III.3. OBSTACLES À LA COLLABORATION ENTRE LES DEUX MÉDECINES
Bien que des collaborations existent, elles restent limitées et marquées par plusieurs obstacles de part et d’autre.
1. Obstacles du côté des tradipraticiens :
Les tradipraticiens expriment des difficultés liées à plusieurs facteurs :
- Manque de reconnaissance et crise de confiance : Nombreux sont les tradipraticiens qui déplorent l’absence de reconnaissance officielle de leur profession et le manque de respect de la part des agents de santé moderne, ce qui rend la collaboration difficile.
- Méfiance envers la médecine moderne : Beaucoup de tradipraticiens, notamment ceux ayant acquis leur savoir par révélation, éprouvent des réticences à intégrer la science moderne dans leurs pratiques. Par ailleurs, certains refusent de mettre leurs savoirs à disposition de la science, notamment en raison de la peur de voir leurs connaissances détournées sans reconnaissance de leur propriété.
- Anarchie dans l’exercice de la médecine traditionnelle : Certains tradipraticiens ne respectent pas toujours les normes de qualité des traitements (doses, conditionnement des médicaments, effets secondaires non notifiés). Le mysticisme, l’esprit mercantile et l’hostilité à toute innovation peuvent également constituer des obstacles à une collaboration plus harmonieuse.
2. Obstacles du côté des agents de santé moderne :
Les agents de santé moderne soulignent plusieurs freins à la collaboration avec la médecine traditionnelle :
- Manque de formation et d’organisation : Le faible niveau d’instruction de certains tradipraticiens, leur incapacité à communiquer dans la langue officielle (français), ainsi que l’absence de structures de suivi et de régulation de la médecine traditionnelle compliquent les échanges.
- Méfiance face à l’inefficacité et la dangerosité des traitements traditionnels : L’absence d’études cliniques sur l’innocuité et l’efficacité des traitements traditionnels crée un climat de méfiance. Certaines pratiques traditionnelles peuvent présenter des risques, en particulier les plantes médicinales mal dosées, ce qui renforce la réticence des agents de santé moderne à recommander de tels traitements.
- Sous-estimation de la médecine traditionnelle : De nombreux agents de santé moderne sous-estiment la valeur de la médecine traditionnelle, la stigmatisant parfois ou la réduisant à une forme d’irrationalité, ce qui empêche une véritable collaboration.
- Manque de moyens financiers : L’absence de financement pour étudier et promouvoir les produits de la médecine traditionnelle et leur compatibilité avec la médecine moderne renforce l’impasse dans la collaboration.
III.4. CONCLUSION
En conclusion, notre étude a confirmé l’hypothèse de la faible collaboration entre la médecine traditionnelle et la médecine moderne dans la Zone de Santé de Karisimbi. Si des échanges existent, ces derniers sont entravés par plusieurs obstacles, notamment le manque de reconnaissance mutuelle, la méfiance réciproque, la méconnaissance des pratiques respectives et l’absence de structures organisationnelles adéquates. La collaboration reste possible, mais elle nécessite des efforts de part et d’autre pour créer un environnement plus favorable à un travail conjoint au service de la santé de la population.
- CONCLUSION GENERALE
L’étude confirme que la collaboration entre la médecine traditionnelle et moderne dans la zone de santé de Karisimbi est encore insuffisante, malgré l’existence de certaines interactions. Les obstacles à une collaboration plus étroite sont nombreux et incluent des problématiques de reconnaissance, de confiance et d’organisation. Toutefois, ces résultats montrent que des efforts peuvent être faits pour surmonter ces défis. Il est nécessaire de renforcer la coopération entre les deux systèmes de soins en instaurant une meilleure régulation de la médecine traditionnelle, en améliorant la formation des tradipraticiens, et en favorisant un dialogue respectueux et mutuel. La mise en place de structures de suivi et de recherche scientifique sur les traitements traditionnels pourrait également contribuer à une meilleure intégration des deux pratiques, offrant ainsi un service de santé plus complet et adapté aux besoins de la population.
BIBLIOGRAPHIE
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- Arrêté n° 1250 du 25 octobre 2002 du ministre de la Santé Publique portant sur la réglementation de la médecine traditionnelle en RDC.
- Rapport annuel d’activité de la Zone de Santé de Karisimbi, (2014-2024)
6. SITES INTERNET
- www.scidev.net
- www.L’internaute.com/dictionnaire/fr/définition/analyse
- http://wikipedia.org/wiki/Médecine
- www.congo-tourisme.org
Par le Chercheur Doctorant WEMBO DJUNGA Jacques
